La parabole du scroll
Publié le :
06/08/2026
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Une fable pour l'été, d'après la parabole des parapluies de Maurice Cozian
Dans la libre République de Clictopie, dont la fiscalité foisonnante avait fini par devenir inextricable à force d'empilements successifs, un parlementaire ingénieux connut un jour un triomphe rare, salué aussi bien par sa majorité que par l'opposition.
Il venait de démontrer, chiffres à l'appui, que les soixante-douze taxes, redevances et contributions numériques qui asphyxiaient l'économie de l'attention (taxe sur la publicité ciblée, contribution sur les données personnelles, redevance sur les cookies, prélèvement sur les infox, taxe GAFAM, taxe sur les avatars, et ainsi de suite) pouvaient toutes disparaître au profit d'un dispositif unique, résumé en deux lignes :
« Article 1er (et dernier) : tout possesseur d'un pouce devra acquitter une contribution de 0,01 clictopien par scroll effectué sur un réseau social. »
Durant la suspension de séance, l'auteur du texte reçut les compliments unanimes de ses amis comme de ses adversaires, tous frappés par la martiale simplicité d'un dispositif qui promettait à la fois l'équité et le rendement, chacun calculant déjà, sur un coin de tribune, que l'assiette en serait proprement inépuisable.
À la reprise, un député du département où siégeait un grand réseau social national protesta qu'il n'était pas acceptable de faire porter tout le poids de cette fiscalité clictopienne aux seules plateformes sociales, alors que le défilement des sites de vente en ligne (activité pourtant strictement identique dans son geste comme dans sa captation de l'attention) demeurait, lui, entièrement épargné. Selon lui, les entreprises établies sur son territoire se trouveraient structurellement désavantagées face à leurs concurrents du commerce en ligne. L'argument, porté par la défense énergique d'un intérêt local, convainquit l'hémicycle, et une taxe équivalente sur le défilement des pages produits fut adoptée dans la foulée.
Un autre parlementaire demanda alors ce qu'il adviendrait de ceux qui, ne possédant ni compte ni smartphone, échapperaient ainsi ouvertement à l'effort collectif. Ce propos lui valut les protestations indignées des associations d'aidants numériques, la question de la fracture digitale étant, comme chacun sait, éminemment sensible.
Le suivant fit observer qu'un même scroll pouvait tout aussi bien conforter le contribuable dans la conviction que la terre est plate que le convaincre, à l'inverse, de la vacuité du dernier gourou médiatique autoproclamé, sans qu'aucun texte ne permît de distinguer, dans l'instant, le scroll qui égare de celui qui éclaire. Nul, dans l'hémicycle, ne sut jamais proposer de critère pour les départager, pas même le contribuable lui-même à trois heures du matin.
Puis le ministre des Armées prit la parole pour réclamer, avant même l'ouverture du débat, une exonération de principe pour le scroll des militaires en opération. La demande recueillit l'unanimité, à pouce levé, et l'examen du texte fut renvoyé à huitaine.
La semaine suivante, un député de la gauche réclama une réduction de taux en faveur des scrolls professionnels des community managers, contraints par leur emploi même à un fait générateur d'imposition. Un député du centre plaida pour une décote au bénéfice des retraités scrollant des vidéos de chats, au nom du lien social et de la lutte contre l'isolement. Un député d'extrême droite défendit une surtaxe pour le « doomscrolling », jugé encore plus nuisible à la santé publique. Le même après-midi, sans la moindre concertation, un député d'extrême gauche défendit un amendement rigoureusement identique, aux mêmes motifs. Ni l'un ni l'autre ne consentit jamais à voter le texte de son alter ego, et l'Assemblée dut donc adopter les deux surtaxes séparément, cumulatives, sans que personne ne parvînt jamais à donner du « doomscrolling » une définition opposable à l'administration.
Lorsque le texte fut transmis au Sénat, l'Association des Cliqueurs Définitivement Compulsifs (ACDC), organisation de défense des grands scrolleurs récemment constituée, fit valoir auprès des rapporteurs qu'il serait profondément inéquitable de taxer au même tarif un usage occasionnel et une manie reconnue comme pathologique ou quasi pathologique, et réclama, à ce titre, une exonération pour ses adhérents. Cette pathologie n'étant pas encore officiellement reconnue, l'association fit valoir qu'une décision de justice récente avait acquitté un commandant de bord ayant mordu son co-pilote, lequel avait tenté de lui confisquer son téléphone pendant qu'il regardait des vidéos de montagnes russes alors qu'il assurait, à ce moment précis, une délicate manœuvre d'atterrissage : la reconnaissance n'était donc, disait-on, qu'une question de temps. La discussion fut vive : un sénateur de l'opposition reprocha aux représentants de l'association d'avoir, selon ses propres mots, « les doigts dans la prise », formule qui fit sensation dans l'hémicycle et que la presse reprit dès le lendemain. L'amendement, soutenu par plusieurs groupes touchés par la grâce de la compassion électorale, fut néanmoins adopté, sous réserve d'un certificat médical dont nul, à ce jour, n'a su préciser la forme exacte.
Un autre sénateur rappela que si la pratique du scrolling était en effet à bannir, tous les clictopiens n'étaient pas égaux. Certains scrollaient frénétiquement quand d'autres avaient le scroll mesuré, adapté, quasiment chirurgical. Il était donc injuste de tous les imposer sans discernement. Il proposa donc un barème différencié selon l'usage frénétique, le BIF, ou barème d'intensité frénétique, lequel prévoyait quinze taux différents selon la fréquence de scrolls à la minute. Un nouveau parlementaire, inquiet des dérives auxquelles cette taxe pourrait conduire auprès des contribuables les plus défavorisés, sollicita l'application d'un plafond, le PIF. Un autre rétorqua que le nécessaire rendement de l'impôt exigeait la mise en œuvre d'un seuil d'imposition, le SIF. Un quatrième s'inquiéta de l'évolution erratique et imprévisible du poids de ces mesures pour les contribuables clictopiens. Il suffisait d'une actualité brûlante ou d'un évènement gravissime (le mariage, le divorce ou les vacances d'une personnalité hautement médiatisée) pour que le niveau d'imposition des clictopiens s'envole, tout autant que leur mécontentement à l'égard de leurs parlementaires. Un sénateur prit alors la parole pour signaler qu'à l'occasion de ses dernières vacances en France, il avait découvert le concept fiscal de planchonnement, qui permettait d'encadrer les variations d'imposition à la hausse ou à la baisse. Après un long silence admiratif, le parlementaire fut ovationné par ses pairs, certains entonnant même une tonitruante Marseillaise.
Une commission fut alors constituée, qui élabora en quelques semaines un barème détaillé incluant vingt-trois dérogations, neuf régimes de faveur, quatre exonérations sectorielles et une clause anti-abus visant les scrolls effectués dans le seul but, disait le texte, « de bénéficier indûment d'un régime dérogatoire ». Une formule dont l'élégante circularité n'échappa à personne.
Six mois plus tard, un rapport parlementaire constata que la contribution unique sur le scroll avait donné naissance à quatre-vingt-une dispositions, trois contentieux devant la Cour Libre et Indépendante Clictopienne, un rescrit très attendu sur la notion de scroll involontaire, et une doctrine administrative de trois cent dix pages.
Les clictopiens, furieux, laissèrent finalement le général Sabrocler renverser le régime. A nouveau…
Note de l'auteur. Ce texte est un hommage (et un pastiche assumé) à la fameuse Parabole des parapluies, initialement racontée par René Macart dans Garde à vous, Fisc ! (Le Seuil, 1955), et popularisée depuis dans les facultés de droit par le Professeur Maurice Cozian, qui aimait à la citer pour montrer que la complexité fiscale n'est pas un accident de rédaction mais le produit naturel du débat démocratique : chaque exception naît d'une indignation légitime, et c'est leur addition qui, immanquablement, affaiblit le projet initial. Ce qui valait pour les parapluies d'une Assemblée de la IIIᵉ République vaut, sans qu'il y ait grand-chose à changer à la mécanique, pour les scrolls d'une économie de l'attention. « Panta rhei », disait Héraclite : tout s'écoule ; l'impôt aussi, et toujours vers la même complexité.
Historique
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